Il y a quelques années, j’étais chef de projet en entreprise et j’ai laissé un projet bloqué pendant deux mois. Il me fallait juste appeler deux fournisseurs, puis aller voir mon chef pour lui expliquer où on en était.
Tous les matins je voyais ces deux noms en haut de ma liste, et tous les matins je trouvais autre chose à faire : trier mes mails, refaire mon planning de la semaine, regarder mon téléphone. J’attendais, je crois, que ça se règle tout seul. Le soir je rentrais avec une boule dans le ventre qui grossissait un peu chaque jour.
Pour être honnête, ça ne datait pas de ce poste. Depuis le collège, je rendais mes devoirs en retard, et j’avais fini par me dire que j’étais comme ça, un peu désorganisée, un peu paresseuse. Il m’a fallu longtemps pour comprendre que derrière ces deux appels il y avait autre chose, et c’est cette autre chose que j’appelle aujourd’hui la dette émotionnelle.
Une image qui parle à tout le monde : le crédit
Prenons un exemple très concret. Vous avez besoin d’une voiture pour aller travailler, vous n’avez pas l’argent, donc vous prenez un crédit de 10 000 euros. Sur le moment, c’est une bonne idée : sans ce prêt, vous ne pourriez pas continuer à vivre normalement, aller au travail, tenir. Par contre, si vous ne remboursez pas tous les mois, la banque ajoute des pénalités, et la dette augmente.
Avec nos émotions, ça marche exactement pareil. La première fois que vous avez fui une émotion (souvent petite), c’est comme si vous aviez contracté un prêt auprès de la banque des émotions. Au lieu de vivre votre peur ou votre tristesse, au lieu de la « payer », vous avez emprunté pour continuer à avancer. Et à un moment T, c’était sûrement ce que vous pouviez faire de mieux avec ce que vous aviez.
Le souci, c’est qu’on ne nous a jamais expliqué comment rembourser. Donc on continue d’emprunter : une discussion qu’on repousse, une déception qu’on balaie avec un « c’est pas grave, ça passera », une colère qu’on ravale en souriant. À chaque fois, un petit prêt en plus.
L’anxiété, c’est la lettre de relance
La banque des émotions envoie des rappels. Je me suis très longtemps demandé ce que je ressentais. Et à chaque fois c’était la même chose : je regardais ma journée, il ne s’était rien passé de spécial, je ne voyais pas d’émotion précise.
Si je me concentrais un peu, je trouvais une espèce de vide, un mal-être flou, et c’était vraiment comme si mon cerveau se mettait sur off. Il devenait blanc. Je me disais que c’étaient mes émotions, qu’elles étaient trop fortes, et en même temps je ne savais pas du tout quoi faire de ça.
Le jour où j’ai compris que ce brouillard avait un nom, ça a été un vrai switch pour moi. Ce brouillard, c’est l’anxiété. Et l’anxiété n’est pas une émotion de base comme la peur, la colère ou la tristesse : c’est une émotion bloquante, qui se met devant les autres et nous empêche d’y accéder.
Si on reprend l’image de la banque, l’anxiété est un peu la lettre qui arrive dans votre boîte et qui dit : « Eh oh, il y a des émotions en dessous, il faudrait peut-être commencer à venir les payer. » On l’a combattue toute notre vie, cette anxiété, alors qu’au fond c’est un mécanisme naturel du corps qui essaie de nous transmettre un message.
Vous ne vous trouvez pas particulièrement anxieuse ? Moi non plus. Est-ce que vous arrivez à travailler seule chez vous sans aller sur Instagram toutes les deux minutes ? À aller parler à votre chef sans que le stress prenne toute la place ? À marcher, attendre un rendez-vous ou regarder une série sans votre téléphone, sans rien dans les oreilles ?
Pourquoi elle revient plus fort à chaque fois
Une émotion qu’on évite ne disparaît pas : elle s’ajoute au solde, et elle fait des intérêts. Je vois trois façons dont ça se manifeste.
1. Les mécanismes de défense finissent par se déclencher tout seuls. On a tous nos stratégies de fuite pour ne pas ressentir. Scroller, grignoter, ranger, enchaîner les épisodes, procrastiner. Au début on les choisit presque, et puis un jour il suffit d’une toute petite tension pour qu’elles partent toutes seules. Chez moi, ouvrir un mail un peu délicat suffisait, et dix minutes plus tard j’étais en train de réorganiser mon agenda sans trop savoir comment j’en étais arrivée là.
2. L’anxiété devient une tâche de fond. Une émotion, ça vient et ça repart. Quand on en a accumulé beaucoup, on finit par vivre dans un état plutôt que dans des émotions : une anxiété latente, là un peu tout le temps, qui tourne en arrière-plan et nous fatigue sans qu’on comprenne pourquoi. J’appelle ça un état émotionnel bas. Vous n’êtes pas cassée, vous êtes juste en mode dégradé.
3. Des situations banales prennent une place énorme. Appeler un fournisseur, normalement, ça prend cinq minutes. Mais si cet appel vient réveiller une vieille peur de décevoir ou de déranger, on ne se retrouve plus face à un simple coup de fil, on a toute la dette qui se présente au guichet en même temps. Forcément, on recule.
Il y a aussi des émotions qui sortent complètement de notre radar. Avant de faire ce travail sur moi, aucune situation, absolument aucune, ne me mettait en colère. Je pensais vraiment que c’était ma personnalité. Je disais oui à peu près à tout, par peur de décevoir.
En fait j’avais tellement emprunté sur ma colère que j’en avais fait une identité, celle de la fille arrangeante qui ne s’énerve jamais. Bref. La dette ne fait pas que grossir, elle finit parfois par décider à notre place de qui on est.
Cette dette a une fin
Il y a une phrase que j’entends partout et avec laquelle je ne suis pas tellement d’accord : travailler sur soi, ce serait le travail de toute une vie. Une dette, on la rembourse un peu chaque mois, et il y a une date de fin. Quand on a fini de payer, on est libre.
Autre chose qui m’a beaucoup aidée : le remboursement est un mécanisme naturel. Pensez à une croûte sur un genou. Si on la laisse tranquille, la plaie guérit toute seule. Si on la gratte, elle revient. Avec nos émotions on gratte beaucoup : on juge ce qu’on ressent, on se juge de le ressentir, on lutte contre l’anxiété. Une grosse partie du travail consiste donc à arrêter de gêner le processus.
6 façons douces de commencer à rembourser
1. Repérer la lettre de relance dans le corps
La première étape, c’est de remarquer. L’anxiété se manifeste par des sensations physiques assez précises : la poitrine qui se serre, le souffle qui se coupe, le cœur qui accélère, ou au contraire cette impression d’être figée, paralysée.
Je vous encourage, pendant quelques jours, à simplement repérer ces sensations quand elles arrivent, sans chercher à les analyser. Un petit « tiens, c’est là » suffit. Au début vous ne la verrez que quand elle est très intense. Puis, au fur et à mesure, vous la verrez plus tôt, quand elle n’est encore qu’un pincement.
2. Faire la liste de vos stratégies de fuite
On a chacun nos façons d’emprunter. Il y a celles qu’on voit bien (le téléphone, les séries, le grignotage) et puis celles qui passent sous le radar : ruminer ce qu’on aurait dû faire, se projeter sans arrêt dans le futur, se critiquer. Et planifier.
Celle-là, je la connais par cœur. J’adore planifier ma semaine, mon mois. Mais très souvent je me rends compte que je le fais parce que je n’ai pas envie de vivre ce que je suis en train de vivre. On dessine la semaine parfaite comme si on allait enfin devenir cette personne organisée, et pendant ce temps le coup de fil qui nous fait peur attend toujours.
Prenez une feuille et notez, sans vous juger, les trois ou quatre choses que vous faites quand une tâche vous met mal à l’aise. Devant chaque comportement, la question à se poser est assez simple : est-ce que ça m’éloigne de moi, ou est-ce que ça me rapproche de moi ?
3. Mettre pause, cinq secondes pour commencer
C’est l’outil le plus simple, et honnêtement pas le plus facile. Au moment où vous sentez que vous allez attraper votre téléphone ou ouvrir un nouvel onglet au lieu d’écrire ce mail, vous mettez pause. Cinq secondes, pas plus. Vous restez là avec ce qui se passe. Les jours suivants, vous pouvez passer à dix secondes, puis à trente.
L’idée n’est pas de vous interdire quoi que ce soit : après la pause, vous avez le droit de prendre votre téléphone, les deux options sont acceptables. Ce qui compte, c’est que pendant ces quelques secondes vous n’avez pas emprunté. Vous avez payé une toute petite mensualité.
Et si vous oubliez ? Ok, très bien. Vous mettrez pause la prochaine fois, c’est tout. On s’écarte, hop, ça revient, mais au final on monte toujours, c’est pour ça que je parle d’un chemin en spirale.
4. Respirer pour traverser l’anxiété
Quand l’anxiété est là, on a très envie de la faire taire. Je préfère parler d’apaiser plutôt que de calmer, parce que calmer, dans ma tête, c’est vouloir supprimer, alors qu’apaiser, c’est accueillir et laisser passer.
La respiration que j’utilise est toute bête. On inspire avec le ventre, en vérifiant que la poitrine ne monte pas. Puis on expire lentement, les lèvres pincées, comme pour refroidir une soupe brûlante. Si un rythme vous aide, vous pouvez inspirer sur six temps, bloquer trois, expirer sur six.
Pendant que vous respirez, observez ce qui se passe dans le corps. Très souvent les sensations bougent : la boule dans la poitrine se déplace, se transforme, devient une lourdeur dans le ventre, une chaleur qui monte dans les épaules, parfois une envie de pleurer. Ces sensations-là, ce sont vos émotions enfouies qui commencent à apparaître derrière l’anxiété.
5. Passer par les petites portes
On ne saute pas dans le grand bain. Si la tâche que vous repoussez depuis des semaines est la plus chargée émotionnellement de votre liste, ce n’est peut-être pas par elle qu’il faut commencer.
Je vous encourage plutôt à choisir des petites portes, des situations un peu inconfortables mais pas écrasantes. Marcher trente minutes sans téléphone ni musique. Envoyer le petit mail qui traîne depuis trois jours plutôt que le gros. Le but n’est pas la performance : vous vous entraînez à rester avec vous dans l’inconfort, et vous découvrez au passage que, comme un avion dans les turbulences, vous ne tombez pas.
Une fois la petite porte passée, regardez la grande. La plupart du temps, elle paraît déjà un peu moins lourde.
6. Une seule chose par jour
Quand on a beaucoup emprunté, la liste des choses évitées devient vertigineuse, et une liste vertigineuse, ça fait monter l’anxiété. On tourne en rond.
Ce qui m’a aidée, c’est d’arrêter de vouloir tout rembourser d’un coup. Une seule chose par jour : une tâche qui me fait un peu peur, posée sur une journée précise, sans heure imposée et sans planning au quart d’heure. L’idée, c’est de créer les conditions pour que la personne qu’on est puisse avancer sans s’abandonner en route.
Et ces deux appels, alors ?
Je ne vais pas vous raconter que tout s’est réglé d’un coup. Avec le recul, ce dont je me souviens le mieux, ce n’est pas les appels eux-mêmes. C’est tout ce qu’il y avait avant, ces semaines à tourner autour.
Ce que je retiens surtout de cette période, c’est que je me trompais de problème : j’essayais de m’organiser mieux, alors que ce qui bloquait, c’était une peur que je ne voulais pas sentir. Vous n’avez pas besoin de payer toute la dette aujourd’hui, juste d’ouvrir la lettre.
Et vous, ce serait laquelle, votre petite porte cette semaine ?





